Pour les amis de Max, l’annonce de sa mort fut brutale. Sa mort ne le fut pas : il regarde ses médicaments avant de prendre son café du matin, il incline la tête et il quitte ce monde, sans hésitation, devant la femme qu’il aime et qui l’aime.
Il y a quelque six mois Max distribue à ses amis une gravure titrée : Est-ce temps ? Prémonitoire ? Pourtant je ne crois pas l’avoir entendu évoquer sa mort, que la médecine pouvait considérer comme prévisible à plus court terme que ses amis ne l’auraient souhaité.
Max n’a aucune considération pour son état de santé, il vous accueille en demandant : « Comment vas-tu ? » avec une telle autorité que l’on hésite à répondre : « Et toi ? »
Quelques pas jusqu’à son bureau où les œuvres choisies défendent leur place tant elles sont nombreuses. Il montre son travail du moment qu’il intitule « Dessins à l’aveuglette» humour d’une rare crânerie de la part d’un artiste que sa vision trahit cruellement.
Puis on va s’asseoir dans la grande pièce qui n’a plus de murs tant ils sont masqués par les livres, cette grande pièce qu’il nomme son « journal intime ».
Il aime la conversation, qu’il ne centre pas sur lui ou son travail. Et il tient, avec moi, à parler science : combien d’échanges sur la perception des couleurs, sur la main qui dessine, sur l’écoute de la musique, sur les rapports du cerveau droit avec le gauche, et, tout récemment l’inconscient cérébral. Sa curiosité est insatiable et la conversation va bon train. Depuis quelque temps, souriant à demi, il accepte de trinquer de son verre d’eau avec l’armagnac que Marie-Claude me réserve.
Tant et tant de livres alentour, cela surprenait, cela inquiétait aussi, pourquoi pas un incendie… ? On l’oubliait très vite, dans le feu de la conversation. Conversation si riche qu’elle apparaissait elle-même comme le livre de tous les livres qui nous cernaient.
Max aimait les mots autant que les formes et les couleurs. Il s’en régalait et nous régalait dans ses éditos de « Ça presse ». Il y a un mois à peine, j’avais dû me référer au dictionnaire du CNRS, dit le Trésor de la langue française, à la recherche du mot haplogie que Max avait glissé dans son édito. Je fus momentanément rassuré quand je constatai que le dictionnaire l’ignorait aussi ! Comme je ne pouvais croire à une distraction de la correctrice que vous savez, je retournai au dictionnaire et trouvai haplologie. Max avait obligé le mot haplologie à être le bourreau de soi-même en s’amputant du doublon lolo, haplologie devenant haplogie ! Pourquoi cette anecdote ? Pour souligner une facétie linguistique bien représentative du surréaliste raffiné que pouvait être Max.
Bien sûr, il était d’abord peintre-graveur-dessinateur, d’autres en parleront, mais il maniait la plume aussi bien que le pinceau ou les outils de l’estampe. Et particulièrement quand il titrait ses œuvres. Il serait bien d’en faire une recension. Voici quelques exemples qui sont assez anciens pour ne pas être prémonitoires, mais ils sont de circonstance en ce jour de deuil. C’est Max qui signe : La Chute du jour, Aveugle, étoile morte, L’Embaumeur, Voilement, Ardente tombe, Les Infiniment Morts. Et pour finir, ce dernier : Le Front dans les seins de la mort.
Max n’avait aucune illusion sur ce qui l’attendait. Il a rejoint le néant auquel il croyait. Mais, pour nous, son œuvre reste là, pour longtemps et peut-être plus.
Patrice Beghain, François Michel et Remi Schoendorff, « Hommage à Max Schoendorff (1934-2012) », Nouvelles de l’estampe [En ligne], 242 | 2013, mis en ligne le 15 octobre 2019
URL : http://journals.openedition.org/estampe/926 ; DOI : https://doi.org/10.4000/estampe.926
