Max Haut-le-Corps
Au fond, qu’est-ce que j’ai aimé chez Max Schoendorff ?
Max ! Ralliement sonore vite absorbé par le soyeux patronyme. Il se passe de drôles de choses en bouche, chaque fois que l’on prononce son nom…
Qu’est-ce que j’ai aimé chez Max ?
Tout.
Sa voix…
Son toupet libérateur, sa dégaine de punk placide, son patronyme ahurissant pour un basco-béarnais né, qui plus est dans les Quartiers Nord de Bayonne (Pyrénées-atlantiques), mais enfin, n’exagérons rien…
Sa légende ambulante dans les rues de sa ville…
Sa ville. Sa bande. Sa femme Marie-Claude. Ses idées fixes. Ses idées souples. Cet art de faire homme et femme, sans faire couple, encore moins, attelage…
Qu’est-ce que j’ai aimé chez Max ?
Sa façon communiste d’être à ce point contre l’anti-communisme. Ça, je comprends. Cadrage-débordement, feinte subtile, génie des contradictions, ivresse dialectique.
Qu’est-ce que j’ai aimé ?
Tout.
Ses yeux.
Son petit rire faisant danser les objets.
Ne m’embêtez pas.
Tout, c’est tout.
Libertaire marrant, érudit sans les travers, lecteur de haut vol, débonnaire du style intimidant, Max Schoendorff, quelle rencontre, quand on y pense…
Bien obligé de mettre la jambe pour dire trois mots de lui, j’ai eu la chance – on ne choisit pas –, de croiser la route de Max et son épouse, Marie-Claude (elle n’aime pas, elle a bien raison, elle a toujours raison, qu’on dise « sa compagne ») sur le tard.
Croiser sa route sur le tard, autant dire le rencontrer, silhouette dansante, voix violoncelle, petit rire indécidable, tenues noires de grand style, et puis un jour, être invité à entrer dans leur fabuleux atelier-appartement de la rue Victor-Hugo…
Croyez-moi, on change de régime…
Jamais je n’y suis entré sans une sorte de délicieuse terreur sacrée.
N’ayant ni la jugeotte infuse, ni le regard intelligent, et certainement pas la si subtile vision de classe dûment cravatée (voir Quartiers Nord), la première impression fut d’un capharnaüm.
Je ne parle que de la première impression.
La porte à peine ouverte.
Syndrome de Stendhal, berlue, vision chavirée, ébloui, de toute éternité amant des divins bordels, bouleversé autant que ravi, je ne parle que d’une première impression.
Celle dont on sait qu’elle n’est que la première impression.
Il a pu m’arriver, deux ou trois fois, de parler joyeusement de capharnaüm… Miles Davis m’avait pourtant mis en garde : « si tu fais une faute, répète-la, insiste, surtout ne la corrige pas. »
Bien.
Cela dit, jamais je ne me suis écrié, en faisant de gros yeux tels les bourgeois de Flaubert, pas plus la porte à peine ouverte qu’en d’autres occasions…
J’ignorais qu’un pion pût se lever en papillon pour me tancer. Il avait raison. Il avait tort d’avoir raison. Je n’avais que raison d’avoir tort.
La première impression, berlue, éblouissement sanglant, ce n’est que la première impression.
Accommoder, focaliser, voir enfin à la vitesse du regard, pour qui aime voir à son rythme, à sa façon, c’est une autre affaire… Accommoder, combiner zoom et panoramique sans se laisser distraire par la voix chantonnante de Max…
Tout étonné d’entrer chez les Schoendorff, cette chance, j’ai vu.
Ça, pour voir, j’ai fini par voir.
Fini est un grand mot…
Pure histoire de l’œil.
Répartitions, divisions, classements magiques, collections de pourquoi pas, hardiesses des taxinomies, bizarreries voulues, soudain des fouets de cuisine comme s’il en pleuvait… Hologramme bien réel de l’inconscient de Max, objets sauvés du désastre, sensationnels fétiches bigots, et pour finir ou pour commencer, phénoménale bibliothèque…
Le moindre chapelet à sa juste place.
L’objet, le truc, le crucifix, pile là où il doit être de toute éternité.
Que vous le vouliez ou non, pour un type dans mon genre, ça laissait ahuri.
J’ai toujours aimé l’accumulation, Diogène, les objets sauvés des eaux, mais sur ce point aussi (voir lecture, poésie, histoire de l’art, opéra, actualité, splendeur des textes, Ça presse, et tout ce que j’ignore), Max avait plusieurs vies d’avance…
Et puis aussi, ça avait l’air si naturel, si nécessaire…
Un jour, Max (Schoendorff) ouvre un tiroir. Il me montre sans s’en faire ses albums de free – appelons ça comme ça. Il n’y manquait rien. Ce n’est pas l’accumulation qui faisait l’histoire. C’est sa passion engagée dans laquelle il engageait sa bande : « Tu sais, on a eu raison très tôt… »
Ou alors : « Ce que j’aime, chez toi… » – gloussait–il ? le mot ne sonne pas juste – « …c’est qu’il y a des phrases chez toi, dont on sait que toi-même tu ne les comprends pas… »
Il me faisait rire.
Percé à jour.
Rien de plus vrai.
Ça m’a tellement aidé.
Max aidait les autres sans s’en faire, parce qu’il voyait, toujours déjà, comme dirait l’autre, plus loin.
Ce que j’aime chez Max ?
Max.
Drôlerie, élégance, férocité, à ce point écrivain né qu’il choisit de peindre… activisme singulier, fidélités plurielles, silhouette dansante dans les rues de Lyon dont il donne le la, phénomène d’amitié exacte, penseur sensuel, être parlant, sans doute, mais si vivant qu’il est difficile de s’accommoder de sa mort.
Que vous le vouliez ou pas.
Max for ever…
