Hommage à Max Schoendorff, par Jean-Claude Silbermann

À la fin de l’été, Max me disait que tout de même,
tout de même, La Science des rêves avait été
publiée en 1905, Les Champs magnétiques en 1919,
le Manifeste du surréalisme en 1924, et que bien
d’autres à-pics s’étaient creusés depuis sous nos
pas. Nous les avions traversés en équilibre sur un
fil. Il ajoutait, non sans quelque ironie, que pour
ce qui regarde la question de l’inconscient, nous
n’étions même plus assurés sinon de son existence,
du moins de ses moeurs, maintenant que
les neurosciences jetaient leur lumière crue sur
nos élastiques cérébraux…
Nous nous parlions au téléphone (le souvenir de
sa voix ranime du bruissement tout proche de sa
vague le son lointain de la mer dans le coquillage).
Je ne suis pas à l’aise au téléphone. M’y fait
encore plus défaut que dans le face-à-face l’esprit
de répartie. Mon désarroi, pour ne pas dire
ma stupidité devant une argumentation imprévue
qui bouscule mes appuis, s’accroît de ce que je
sens, là, toute prête mais inaccessible, prise dans
le mur pâteux de la sidération, la réponse claire
et juste, éclatante, peut-être, qui se libérera plus
tard, trop tard, dans l’escalier…
Je ne me souviens plus de ce que j’ai répondu
à Max, alors qu’il semblait vouloir dénier toute
fraîcheur à la pensée et au style modernes (qui
m’animent toujours, au fond), mais ce ne devait
pas être la juste réplique, susceptible d’éclairer
et de relancer notre débat.
Depuis, Max est mort. Nous ne nous voyons plus,
mais nous nous parlons.
Enfin, je lui parle et je fais les réponses que
je crois l’entendre me faire. Je ne le sais que
trop : ce dialogue dans l’escalier de la mort tire
de l’amitié une existence fantomatique qui ne
hante que moi. Le sens des propos que je prête
à Max n’est pas, je l’espère, indigne de lui. Mais
si j’entreprends de les écrire, je distingue assez
clairement combien leur forme ne reflète que
ma voix. Or, à mon idée comme à la sienne, évidemment,
la forme n’est pas l’accoutrement du
sens : elle en est la saveur : elle en est le sens du
sens. Il faut bien que je m’en accommode : je ne
saurais jamais dire comme lui : « Il faut considérer
l’indifférence avec beaucoup d’attention sans
demander son reste… »