
Parler d’un mort n’a de sens que si l’on rappelle un vivant. Et parler d’un vivant, c’est évoquer une rencontre. Le chemin de Max Schoendorff et le mien ne se ressemblent apparemment guère. Après nous être entr’aperçus à Toulouse, du temps du compagnonnage de Max avec Jacques Rosner, notre amitié s’est tissée, à partir de mon arrivée à Lyon, au tout début des années 1990.
J’ai d’abord rencontré l’homme des livres, qu’il cherchait sans relâche, chez les libraires, les bouquinistes, sur les quais de la Saône, tandis que Marie-Claude, son épouse, assurait la subsistance ! Max recevait au fond de son appartement, après la traversée de l’atelier avec sa grande verrière, dans cette bibliothèque à nulle autre pareille, où poètes et philosophes offrent un foyer miraculeux à qui sait les rassembler et les aimer, et où, sur la cheminée, un mur de paquets de Boyards vides convoquait le souvenir de paradis artificiels enfuis.
Dans la salle à manger, au milieu des masques et des dieux d’autres mondes, nous dînions ; Max était aussi un merveilleux cuisinier : il m’a fait découvrir l’oreiller de la belle Aurore – cela aurait pu être le titre d’un de ses tableaux. C’est à Max que je dois ma rencontre – lors de la Biennale 91 – avec le peintre et écrivain Pierre Klossowski et surtout avec son épouse, Denise, qui n’était alors pour moi que la sensuelle Roberte, objet de plaisir et de tourment des mauvais garçons, icône de toutes les transgressions. Grâce à Max, pour la première et unique fois de ma vie, j’ai passé quelques heures avec un personnage de fiction. Seul Max pouvait faire cela.
Les livres, il ne voulait pas seulement les lire, mais les faire. Il y eut d’abord, en 1993, sous la forme d’un petit bréviaire noir – belle transgression –, De l’amour, de Dionys Mascolo. Plus tard, parmi d’autres titres, il édita Claude Le Petit, poète libertin, athée et sodomite, brûlé sous Louis XIV, que nous nous sommes émerveillés de connaître tous deux. À l’occasion de ce genre de rencontres, Max disait : « Ah ! ça c’est extraordinaire… » Avec Max, l’extraordinaire était toujours au rendez-vous.
C’est cette voie qu’il ouvrait.
Un de ses premiers tableaux porte le titre Vers le nom. Ce titre résume tout : des philosophes nominalistes du Moyen Âge à Bataille, des alchimistes de la Renaissance aux auteurs d’énigmes emblématiques, de Sade à Breton. Vers le nom est comme l’œuvre inaugurale du voyage auquel Max nous a conviés. Le chemin n’est pas aisé : la splendeur des couleurs, la luxuriance des formes, la subtilité de la composition ne servent pas à dissimuler, mais à révéler la violence du vivant. Mais ce théâtre de la cruauté intérieure agit comme l’instrument d’une délivrance ; la peinture de Max nous convie à accepter l’indicible et nous offre un lieu pour le nommer. Théâtre du débordement passionnel, selon le mot d’Artaud, elle nous met au défi du découvrement de notre propre intimité et nous requiert de l’assumer.
L’œuvre de Max, aujourd’hui achevée, ne nous implique pas seulement dans notre humanité, elle nous concerne dans notre citoyenneté. Max connaissait ce texte écrit en 1933 par René Crevel, poète suicidé : « Par un bond en avant l’hypothèse du poète aussi bien que celle du savant se proposent de rejoindre et d’éclairer la nécessité aveugle tant qu’elle n’est pas connue. Or, de nécessité aveugle en nécessité connue, de fil noir en aiguille de feu, il ne semble pas que la culture puisse atteindre jamais le terme de sa course… Que de têtes fracassées, d’yeux crevés, de membres arrachés, que d’effondrements, de livres brûlés, de tableaux condamnés, de sculptures brisées. Plus que jamais la grandeur d’une œuvre apparaît fonction du pouvoir de lutte de son auteur. »
Dans un entretien, à l’occasion de l’exposition en 2004, à la galerie Mathieu, des neuf Autoportraits de dos, peints en 1998, Max déclarait : « Ça ne veut pas dire que je vous tourne le dos. Je vous invite à regarder dans la même direction que moi. » Avec Max, essentiellement, je partageais la conviction que les poètes, les philosophes, les savants et les artistes nous indiquent la direction dans laquelle il nous faut regarder, pour que l’homme advienne. Oui, vraiment, « plus que jamais la grandeur d’une œuvre apparaît fonction du pouvoir de lutte de son auteur ».
J’ai d’abord rencontré l’homme des livres, qu’il cherchait sans relâche, chez les libraires, les bouquinistes, sur les quais de la Saône, tandis que Marie-Claude, son épouse, assurait la subsistance ! Max recevait au fond de son appartement, après la traversée de l’atelier avec sa grande verrière, dans cette bibliothèque à nulle autre pareille, où poètes et philosophes offrent un foyer miraculeux à qui sait les rassembler et les aimer, et où, sur la cheminée, un mur de paquets de Boyards vides convoquait le souvenir de paradis artificiels enfuis.
Dans la salle à manger, au milieu des masques et des dieux d’autres mondes, nous dînions ; Max était aussi un merveilleux cuisinier : il m’a fait découvrir l’oreiller de la belle Aurore – cela aurait pu être le titre d’un de ses tableaux. C’est à Max que je dois ma rencontre – lors de la Biennale 91 – avec le peintre et écrivain Pierre Klossowski et surtout avec son épouse, Denise, qui n’était alors pour moi que la sensuelle Roberte, objet de plaisir et de tourment des mauvais garçons, icône de toutes les transgressions. Grâce à Max, pour la première et unique fois de ma vie, j’ai passé quelques heures avec un personnage de fiction. Seul Max pouvait faire cela.
Les livres, il ne voulait pas seulement les lire, mais les faire. Il y eut d’abord, en 1993, sous la forme d’un petit bréviaire noir – belle transgression –, De l’amour, de Dionys Mascolo. Plus tard, parmi d’autres titres, il édita Claude Le Petit, poète libertin, athée et sodomite, brûlé sous Louis XIV, que nous nous sommes émerveillés de connaître tous deux. À l’occasion de ce genre de rencontres, Max disait : “Ah ! ça c’est extraordinaire…” Avec Max, l’extraordinaire était toujours au rendez-vous.
C’est cette voie qu’il ouvrait.
Un de ses premiers tableaux porte le titre Vers le nom. Ce titre résume tout : des philosophes nominalistes du Moyen Âge à Bataille, des alchimistes de la Renaissance aux auteurs d’énigmes emblématiques, de Sade à Breton. Vers le nom est comme l’œuvre inaugurale du voyage auquel Max nous a conviés. Le chemin n’est pas aisé : la splendeur des couleurs, la luxuriance des formes, la subtilité de la composition ne servent pas à dissimuler, mais à révéler la violence du vivant. Mais ce théâtre de la cruauté intérieure agit comme l’instrument d’une délivrance ; la peinture de Max nous convie à accepter l’indicible et nous offre un lieu pour le nommer. Théâtre du débordement passionnel, selon le mot d’Artaud, elle nous met au défi du découvrement de notre propre intimité et nous requiert de l’assumer.
L’œuvre de Max, aujourd’hui achevée, ne nous implique pas seulement dans notre humanité, elle nous concerne dans notre citoyenneté. Max connaissait ce texte écrit en 1933 par René Crevel, poète suicidé : “Par un bond en avant l’hypothèse du poète aussi bien que celle du savant se proposent de rejoindre et d’éclairer la nécessité aveugle tant qu’elle n’est pas connue. Or, de nécessité aveugle en nécessité connue, de fil noir en aiguille de feu, il ne semble pas que la culture puisse atteindre jamais le terme de sa course… Que de têtes fracassées, d’yeux crevés, de membres arrachés, que d’effondrements, de livres brûlés, de tableaux condamnés, de sculptures brisées. Plus que jamais la grandeur d’une œuvre apparaît fonction du pouvoir de lutte de son auteur.”
Dans un entretien, à l’occasion de l’exposition en 2004, à la galerie Mathieu, des neuf Autoportraits de dos, peints en 1998, Max déclarait : “Ça ne veut pas dire que je vous tourne le dos. Je vous invite à regarder dans la même direction que moi.” Avec Max, essentiellement, je partageais la conviction que les poètes, les philosophes, les savants et les artistes nous indiquent la direction dans laquelle il nous faut regarder, pour que l’homme advienne. Oui, vraiment, “plus que jamais la grandeur d’une œuvre apparaît fonction du pouvoir de lutte de son auteur”.
Patrice Beghain, François Michel et Remi Schoendorff, « Hommage à Max Schoendorff (1934-2012) », Nouvelles de l’estampe [En ligne], 242 | 2013, mis en ligne le 15 octobre 2019
URL : http://journals.openedition.org/estampe/926 ; DOI : https://doi.org/10.4000/estampe.926
